Pendant longtemps, la tech a raconté à ses salariés qu'ils n'avaient pas besoin de syndicat. Les développeurs étaient bien payés, courtisés par les recruteurs, entourés d'un imaginaire de méritocratie et d'innovation. Beaucoup se voyaient moins comme des travailleurs que comme des bâtisseurs individuels, parfois futurs fondateurs, parfois partenaires temporaires d'une aventure exceptionnelle. Dans cet univers, parler d'organisation collective semblait presque déplacé, comme si le syndicalisme appartenait aux usines du XXe siècle mais pas aux open spaces, aux stands-up du lundi et aux stock-options.
Cette distance n'est pas venue de nulle part. Les entreprises tech ont cultivé l'idée que la culture remplace la représentation, que la mission remplace le rapport de force, et qu'un bon manager suffit à résoudre les conflits. Les salaires plus élevés que dans d'autres secteurs ont aussi joué comme anesthésiant. Quand votre compensation semble supérieure à la moyenne, il devient facile de croire que vous êtes protégé. En réalité, la dépendance reste la même : votre accès au revenu, à l'assurance, à l'information et à la suite de votre carrière dépend d'une organisation qui peut restructurer plus vite que vous ne pouvez réagir.
Le mythe de l'exception tech s'est fissuré
Depuis 2022, les licenciements de masse ont détruit l'illusion selon laquelle les métiers techniques seraient naturellement à l'abri. Des équipes entières ont disparu malgré de bonnes performances, des produits rentables, ou une ancienneté solide. La vague d'IA a encore accéléré ce mouvement : elle sert parfois d'argument pour geler des embauches, compresser les effectifs, exiger plus de production avec moins de monde, ou faire accepter une surveillance accrue du travail. Le message implicite est clair : même les profils les plus qualifiés ne négocient plus depuis une position de sécurité durable.
Quand les règles changent si vite, la réponse individuelle devient fragile. Mettre son CV à jour, réseauter, améliorer son portfolio, apprendre un nouvel outil d'IA : tout cela aide, mais ne corrige pas le déséquilibre fondamental entre une direction organisée et des salariés atomisés. Un syndicat, ou au minimum une structure collective sérieuse, sert précisément à cela : transformer une somme de vulnérabilités privées en capacité d'agir ensemble.
Les précédents existent déjà dans la tech
La tech n'est pas un désert syndical total. En 2018, le Google walkout a montré qu'une mobilisation coordonnée pouvait franchir les frontières de bureaux, de pays et de métiers pour dénoncer des décisions internes jugées inacceptables. Chez Kickstarter, la création d'un syndicat a démontré qu'une entreprise numérique, avec des salariés très qualifiés et des fonctions variées, pouvait aussi adopter des formes classiques d'organisation collective. Chez Amazon, les travailleurs ont rappelé que les questions de cadence, de sécurité, de pouvoir disciplinaire et de dignité existent aussi dans l'économie technologique, même quand les métiers diffèrent fortement d'un site à l'autre.
Ces exemples comptent parce qu'ils cassent un réflexe très répandu chez les développeurs : penser que leur cas serait trop spécifique, trop globalisé, trop individualisé pour être organisé. C'est l'inverse. Plus le travail est distribué, instrumenté et piloté par des objectifs financiers centralisés, plus il faut des mécanismes communs pour partager l'information, poser des lignes rouges et négocier collectivement.
À quoi ressemble l'action collective dans la tech
L'action collective ne se résume pas à une image caricaturale de grève permanente. Dans la tech, elle peut prendre des formes très concrètes :
- Cartographier les problèmes communs. Salaires, classification, astreintes, pression liée aux objectifs, usage de l'IA, procédures de licenciement : un collectif rend ces sujets visibles.
- Partager l'information utile. Qui sait ce qui est proposé dans un package de départ, comment se déroule une consultation, quelles clauses sont négociables ?
- Créer des relais représentatifs. Que ce soit par des représentants élus, un syndicat, un collectif inter-entreprises ou un réseau de solidarité, il faut des interlocuteurs identifiés.
- Coordonner la riposte. Pétitions, droit d'alerte, communication publique, soutien juridique, médiatisation, entraide entre pairs : la force vient de la synchronisation.
En 2025, les développeurs n'ont pas besoin d'un discours romantique sur l'union. Ils ont besoin d'une infrastructure de confiance. Une structure qui aide à comprendre ce qui arrive, à documenter les abus, à protéger ceux qui parlent, et à faire émerger des revendications crédibles. Dans un secteur qui aime tant optimiser les systèmes, il est temps d'admettre que le rapport de force est aussi un système. Et qu'il ne s'améliore pas sans organisation.